
Par Isabelle NAEGELIN
Transcription de l’épisode :
Hassan : Isabelle, on s’est déjà rencontré sur ton terrain il y a quelques années, tu y faisais quoi après cette déambulation ….. ?
Isabelle : Oui, j’étais en Master de socio à ce moment-là et ce qui me posait question à cette époque, il y a déjà au moins 8 ans non ? c’était le moment de la résidentialisation. Des grilles étaient posées tout autour des îlots de 4/5 immeubles. Wouah, ça me faisait une drôle d’impression et en même temps ça m’intriguait. Ça faisait un peu un mélange de résidence à l’américaine et de lieu hyper sécurisé.
Qu’est que tu dirais toi de ce quartier et de ces habitants après ces travaux, toi qui a habité là-bas ?
Hassan : Ils ont toujours le même record tu taux d’abstention aux élections.
Isabelle : Oui, c’est à cet endroit qu’il y a pour moi une nouvelle énigme qui a nécessité une poursuite d’enquête. Les quartiers populaires constitueraient un vide politique. C’est vrai, en soi si on regarde les taux d’abstentions comme tu viens de le signifier et c’est une réalité. A ça on peut ajouter la baisse de la participation aux associations du quartier. Mais l’expression « vide politique » ou bien encore « désert politique » , qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que c’est pas une représentation trop traditionnelle du politique qui nous amène à le mesurer de cette manière ? Est-ce qu’il n’y a pas d’autres espaces d’engagement en dehors de ces temps ? Ma démarche, à partir de cette question, c’est de débuter un travail ethnographique pour y récolter des données qui ne sont pas des données statistiques ou qui viennent plutôt les éclairer.
Hassan : C’est quoi un travail ethnographique ?
Isabelle : pour résumer, c’est être sur le terrain, sur un temps long, je suis au contact des habitants depuis 8 ans, tu vois je fais des interviews sur les îlots, sur le marché Faire une recherche ethnographique c’est, faire des observations in situ des pratiques et des usages Tu ne peux pas, par exemple débarquer dans un îlot en demandant, « au fait, qu’est-ce qui me prouve que vous vous engagez ? ».
Pour les entretiens je me suis intéressée à un îlot, un micro-terrain comme un laboratoire, et à ceux qui avaient connu l’avant rénovation urbaine pour saisir leurs pratiques quotidiennes, comment ils les mettaient eux-mêmes en problématique. En fait c’est prendre au sérieux ces acteurs comme on dit dans le théâtre si on considère comme le sociologue Erwin Goffman, les îlots comme une scène d’actions.(Hassan) En définitive c’est comprendre comment ces acteurs agissent dans le présent , mais pas seulement. C’est surtout, saisir comment ils se réfèrent au passé dans le présent pour se projeter dans le futur. C’est là que tu trouves les traces du politique.
Mais, ça ne suffit pas, il faut aussi pouvoir observer ces pratiques dans des lieux de l’îlot où les acteurs s’engagent, contestent, mettent en récit. C’est ce qu’on appelle les espaces communs.
Hassan : Tu peux me donner des exemples d’espaces communs ?
Isabelle : Oui, ceux qui m’ont intéressé c’est ceux que les habitants nommaient eux-mêmes comme problématiques au cours des entretiens ceux qui nécessitent de penser politiquement l’organisation du quotidien, Comme les halles d’immeubles qui se dégradent très vite, les poubelles dehors qui attirent les rats, le parking.
Hassan : Le parking ? Où tu vois le politique dans le parking ?
Isabelle : rappelles toi, avant, il n’y avait pas de place attitrée sur le parking. Depuis la rénovation, chaque îlot a son parking et il y a une place de parking par logement, un badge par logement qui te permet d’y accéder. Mais tu sais que les enfants résident de plus en plus longtemps dans leur famille et que chacun a sa voiture. Tu vois là déjà, la possibilité d’une contestation entre locataires. Mais c’est un premier truc évident. Pour aller plus loin il faut analyser certains entretiens en les croisant avec les pratiques.
Hassan : t’as une situation ?
Isabelle : Il y a Sadio et Moussa, qui ont 19 et 21 ans, ils garent leur voiture de sport à vendre, tout près des portes de l’immeuble, en dehors des places de parking. Ils habitent tous les deux chez leur mère. Elle a travaillé pour la Régie de quartier à l’entretien et au ménage des halls d’immeuble du quartier. Quand je les ai rencontrés la première fois, ils étaient salariés d’une entreprise de livraison express. Quand je les retrouve, ils ont installé leur entreprise de nettoyage et mécanique auto sur le parking de l’îlot. Ils ont démissionné́ et ont aménagé́ directement sur le parking, tout un matériel de nettoyage dans une camionnette. « T’as un CDI mais c’est de l’arnaque, tu tiens pas plus d’un an, ça sert à rien, c’est pas un CDI »
[extrait d’un entretien mené sur le parking avec Moud, Sadio et Moussa].
Tu peux analyser ici, qu’un espace familier est réagencé par la pratique, ça leur permet de « métisser le privé et le professionnel », tu vois c’est une façon de contester le marché du travail. En développant une entreprise pour laquelle ils mettent en place une publicité classique avec flyers ils utilisent autrement un espace normalisé, on peut dire que l’informalité vient rencontrer le formel. En fait, ils utilisent un modèle formel de construction d’une entreprise de lavage dans un espace non prévu pour cela. En plus, tu vois qu’il y a deux modèles ensemble : D’un, ils se réfèrent à l’expérience de leurs parents qui n’avaient jamais pu accéder à un autre type de logement et à des postes de travail en dehors du champ de l’insertion et du quartier. Et d’autre Ils font de cette « captivité » une ressource par l’expérience des lieux qui constitue la base argumentative de leurs contestations. Ils s’approprient différemment les mêmes espaces que leurs parents sans recevoir de contestations des autres locataires. Là tu peux commencer à percevoir qu’une organisation dans l’îlot ne dépend pas des institutions, ni d’une politique publique mais d’une organisation très localisée, on pourrait dire presque d’un entre soi un peu fragile.
Hassan : T’as l’impression d’une organisation parallèle, mais quand il y a un conflit ? Comment ça se règle ?
Isabelle : Il y a des situations qui pourraient faire conflit. J’ai pu aussi suivre d’autres locataires qui ne pouvaient plus sortir de leur place, qui certains jours, ne pouvaient pas aller travailler car un autre s’était mal garé. Là il y a naissance d’un conflit et d’une contestation. Tiens par exemple, Monsieur Nali, sa belle-famille lui avait dessiné un tableau positif de la rénovation en îlot. La sécurisation des espaces promettait un quotidien tranquille, les îlots avaient pu alors être envisagés comme lieu d’un projet de vie pour sa famille. Et pourtant, Monsieur Nali parle de dégradation et de désorganisation, notamment sur le parking, depuis le départ de la gardienne à la retraite en 2017. Depuis lors, il continue à faire appel au nouveau gardien non logé sur place, en lui adressant des photos comme preuves de ce qu’il qualifie « de manque de respect » de la part des locataires. Il les retrouve assez vite pour nous prouver également les fondements de sa contestation. Voilà comment il commente les photos. Voilà, ici il y a toutes les voitures garées en face des places, là on peut plus sortir, ils pensent qu’à leur vie, pas aux autres. S’il pense à son voisin, il se gare pas là. Chacun a sa place, mais y en a qu’ont deux, trois voitures. Là c’est ma voiture, pour sortir je galère, je galère, aller-retour, aller-retour, des fois je laisse tomber, je fais autre chose. Si les habitants sont désignés dans ces contestations, les voisins constituent, dans le même temps, des personnes proches. Ils sont des « bons voisins, ils sont presque une famille » nous dit Monsieur Nali. Face aux tensions qui s’exercent dans cet espace résidentiel clos ce sont les acteurs institutionnels qui sont mis en cause. Les risques de clivage à l’intérieur de l’îlot sont renvoyés à l’extérieur (Hamidi, 2006). Ici, c’est la nouvelle gardienne qui n’est pas efficace.
Hassan : tu l’as déjà rencontré ?
Isabelle : Oui, j’ai continué ma démarche ethnographique auprès de la gardienne. J’ai eu la chance de l’accompagner lors de journées de travail. Si tu voyais, sa permanence ne désemplit pas, elle est tout le temps sollicité au téléphone et prend le temps avec chacun. Sans aller trop loin ici dans l’analyse que je développerai davantage dans ma thèse, tu peux déjà saisir les contraintes de son poste. Ses missions d’agent de proximité nécessitent d’être beaucoup dans l’écoute et la médiation, elle va pas appeler ses chefs, ni faire la police. De ce fait, les conflits ne sortent pas ici encore, de cet espace. ça c’est une piste pour comprendre que même si les acteurs s’engagent, manifestent ou bien encore pensent leur lieu d’habitation comme on pense la cité, cette forme de politisation reste confiné dans les coulisses des îlots. Il y aussi un obstacle à agir ensemble puisque chaque situation est traitée de façon individuelle. Les formes de politique y sont maintenues en une gestion entre-soi des troubles mis en problème par les acteurs.
Hassan : Il n’y aurait pas de vide politique mais quoi alors ?
Isabelle : Le vide politique est une photographie, un instantané alors que ma recherche m’invite à étendre la focale dans les espaces et le temps. D’abord c’est une étude sociohistorique politique des espaces du quartier qui débute lors de sa création dans les années 1970 et un parti pris, mon approche du politique. C’est une façon de regarder le politique par la prise au sérieux des agir, et tu vois ça, la prise au sérieux des agir ça signifie pour moi que lorsque les habitants agissent dans les îlots, au quotidien, quand ils contestent, parlementent, prennent place, ils s’engagent dans cette micro cité, ils font du politique.
Hassan : c’était Hassan, pour Radio Campus, l’interview d’Isabelle qui fait sa thèse à l’université de Tours dans l’équipe Cost du laboratoire Citères , ses directeurs de thèse sont Alain Thalineau et Nicolas Oppencham
