Rupture de Surface – DΘctΩrant·Σs

La Science Infuse

Image d’illustration choisie par la·le doctorant·e

Transcription de l’épisode :

Hassan : Bonjour à tous et bienvenue ! Monsieur, qu’est-ce qui vous amène sur nos ondes aujourd’hui ?

José : Bonjour Hassan, ce que je veux partager avec vous aujourd’hui, c’est l’idée d’une Rupture, mais d’une rupture de surface, entre la République du Congo et la France. C’est un sujet qui me tient à cœur, puisqu’il vient directement de ma thèse de doctorat.

Doctorant en Histoire du droit et des institutions, et je réalise mes travaux au sein du Centre de Recherche Juridique Pothier de l’Université d’Orléans ; sous la direction des Professeurs Pierre ALLORANT et Philippe TANCHOUX que je remercie pour l’encadrement. Je m’appelle José Lenor MFOUTOU KOKOLO, pour être complet !

Hassan : Ah, une thèse ! Ça nous intéresse. De quoi parle-t-elle exactement ?

José : C’est une thèse qui décortique l’Histoire constitutionnelle de la République du Congo. Tout long de cette thèse nous répondons à la question suivante : La République du Congo s’inscrit-elle dans le modèle occidental du constitutionnalisme ou s’en détache-t-elle ? elle invite donc à s’interroger sur l’identité constitutionnelle de la République du Congo.

Hassan : D’accord, donc José Lenor. L’histoire constitutionnelle du Congo, c’est un choix assez précis… Pourquoi ce sujet, particulièrement ?

José : (Sourire) Excellente question ! En fait, c’est un peu une histoire de famille. Mon père était historien, il rêvait que je fasse de l’histoire après le bac. Moi, j’avoue, l’histoire, je trouvais ça un peu relou, j’étais plus attiré par la philo… Au final, j’ai fait ni l’un ni l’autre, j’ai fait du droit. Et, ironie du sort, regardez où je suis aujourd’hui : je suis en train de raconter l’histoire politique et institutionnelle du Congo sur radio campus d’Orléans!

Hassan : C’est vrai que la vie a ses chemins… Mais alors, quel est le lien entre cette histoire constitutionnelle du Congo et l’idée d’une rupture, que vous qualifiez de superficielle ?

José : Le lien, c’est que l’histoire constitutionnelle congolaise a plusieurs facettes, et l’une des plus importantes, c’est justement cette rupture avec l’ancienne puissance coloniale. Elle est officiellement déclarée en 1964.

Hassan : D’accord, en 64. Concrètement, comment ça se manifeste ?

José : Juridiquement, le Congo, après la fameuse Révolution des Trois Glorieuses — 13, 14 et 15 août 1963 — adopte une constitution très occidentale. Les élites de cette époque ont vraiment reproduit, à la lettre, la Constitution de la Vème République française, version 1958. On se retrouve avec un Exécutif à deux têtes : un Président de la République élu par le Parlement, un Premier Ministre nommé par le premier… Bref, la formule classique.

José : Sauf que, contre toute attente, le 20 juillet 1964, les parlementaires votent une loi pour imposer le parti unique, le MNR, entendez par là, le Mouvement National de la Révolution, et adoptent, en même temps, le Marxisme-Léninisme.

Et c’est là que c’est ironique, car la Révolution des Trois Glorieuses avait été justifiée par le fait qu’on accusait les autorités d’avant de faire du néocolonialisme, c’est-à-dire, d’être les continuateurs de l’ancienne puissance coloniale !

C’était censé être une rupture, mais au fond, c’est comme un divorce classique : les ex-époux ne peuvent s’empêcher de se déchirer juste après.

Hassan : Attendez, comment est-ce possible de copier la Constitution française et d’imposer un parti unique dans la foulée ?

José : Effectivement, le Parti unique a été imposé avec des règles qui tranchent complètement avec ce que prônait l’ex-métropole ! Par exemple, les Congolais n’ont plus le droit de créer librement des associations culturelles, syndicales, politiques… Tout doit converger vers le parti unique.

José : Et attention, tout ça se fait en violation flagrante de la Constitution elle-même ! Si vous voulez, la Constitution, c’est le texte fondamental de l’État, à l’image d’une maison, elle constitue le soubassement. Si vous endommagez la fondation, c’est tout l’édifice qui s’effondre.

Mais cette rupture devient beaucoup plus bruyante en 1968, quand les militaires prennent le pouvoir.

(Insertion Musique Course au pouvoir de Franco Luambo)

Hassan : Qu’est-ce qui se passe alors ?

José : Les militaires vont carrément rompre les relations diplomatiques avec des puissances occidentales. Les diplomates congolais sont rappelés, les ambassades sont fermées, par exemple aux USA ou en Angleterre. C’est un peu comme l’ex-conjoint qui coupe les ponts avec tous les amis proches de l’autre conjoint. C’est de bonne guerre, si vous voulez.

Hassan : Et après cette rupture diplomatique, qu’est-ce qui se passe dans l’organisation de l’État ?

José : Après, avec les militaires aux commandes, le Parti unique – qui s’appelle alors Parti Congolais du Travail – devient carrément prépondérant par rapport à l’État. Les institutions étatiques doivent rendre compte aux organes du Parti unique.

Hassan : La pyramide s’inverse, alors…

José : Exactement ! C’est la pyramide renversée. C’est comme si on demandait aux parents de rendre compte à leurs enfants. C’est le contrôle parental à l’envers, quoi.

Hassan : Quelle est la conséquence immédiate de cette inversion ?

José : La conséquence est très claire : c’est le Parti unique qui dirige l’État. Tous les outils démocratiques libéraux, qui sont là pour limiter le pouvoir, sont supprimés. Résultat : la chose publique est sans maître. Les militaires peuvent s’en servir en toute quiétude ; leur patrimoine se confond presque avec celui de l’État.

Hassan : Mais alors, José, si tout est cassé, s’il y a de la détestation… En quoi cette rupture est-elle superficielle ? À vous entendre, la messe est dite, non ?

José : C’est une excellente question, compte tenu de cette détestation quasi mutuelle entre les deux États ! Mais c’est là que la notion de partage des biens après le divorce prend tout son sens. La survivance d’intérêts communs entre les ex-conjoints, ça les oblige à collaborer, même malgré eux.

Hassan : Elle est vraiment intéressante, cette analogie avec le divorce…

José : En effet. La France, malgré toutes les querelles avec le Congo, elle continue d’exploiter — via ses multinationales — les matières premières congolaises : pétrole, bois, j’en passe. Pourquoi ? Parce que le Congo n’a pas la technologie nécessaire pour exploiter directement ses ressources. Donc, la France a besoin de ces matières premières pour faire tourner son industrie. Et le Congo a besoin des usines françaises, donc, des emplois pour ses jeunes, et des dividendes indispensables pour faire fonctionner son administration et construire, tant soit peu, des infrastructures de base à ses populations.

José : C’est un peu comme un ex-conjoint qui est obligé de verser une pension alimentaire à l’autre juste pour avoir le droit de visiter les enfants. C’est caricatural, je l’admets, mais c’est l’idée.

Hassan : Et la suite, en 1977, comment se termine l’ère militaire ?

José : En 1977, les militaires au pouvoir ne se supportent plus, une guerre de leadership éclate. Tels des enfants qui se déchirent pour le contrôle du patrimoine laissé par leurs parents. Leur leader, le Commandant Marien N’gouabi, est assassiné en plein jour par ses compères. L’incertitude règne.

(Insertion Musicale, le Balayeur, Tiken Jah Fakoly)

Le régime militaire ne prendra fin qu’en 1991, avec la Conférence nationale souveraine. Tel un conseil de famille qui décide de la liquidation des biens laissés par un parent, la Conférence nationale ne règle pas tout, ça, c’est une autre histoire.

On retiendra qu’entre 1960 et 1990, le Congo a subi au moins cinq coups d’État. Les coups d’États ce sont des tentatives de renversement des institutions par le biais d’une mutinerie ou d’une rébellion.

Au cours de cette même période, six constitutions ont été dévorées. Ceci est la traduction directe d’une instabilité politique chronique.

Hassan : Et la rupture après cette incertitude ? Est-ce qu’il y a eu une amélioration des liens franco-congolais ?

José : Après cette période, les relations entre les deux pays n’ont pas connu une profonde amélioration, même si les intérêts de l’un et de l’autre sont restés sensiblement les mêmes.

Hassan : José Lenor, merci beaucoup. Peut-être un mot de la fin pour conclure ?

José : Absolument. Pour citer un proverbe africain : « Un vieil homme assis, voit plus loin qu’un jeune homme robuste debout. » Pour dire à mon père qu’il avait raison, j’ai fini par faire de l’Histoire, l’Histoire du Droit et des institutions…

Musique : René Ben’s, Conférence nationale

Par José Lenor Mfoutou Kokolo

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