Si les murs nous parlaient … – DΘctΩrant·Σs

La Science Infuse

Image d’illustration choisie par la·le doctorant·e

Transcription de l’épisode :

Imaginez …
Imaginez un instant que les murs des amphis puissent nous parler …

Imaginez …
Imaginez un instant que les murs des salles de cours puissent les décrire …

Imaginez …
Que nous diraient-ils sur ce qu’ils voient, de l’amphi, de son gradin de sièges fixes …
Que nous diraient-ils de ce qu’ils entendent du prof sur sa scène-estrade devant son tableau noir qui parle dans une écoute quasi religieuse,
et qui, « si vous n’avez rien à dire, veut bien en parler, en discuter ! »

Imaginez …
Que nous diraient-ils sur ce qu’ils voient de la salle de TD …
De son silence quasi laïc, de ses tables et ses sièges alignés les uns derrière les autres comme dans un autobus,
Que nous diraient-ils de ce qu’ils entendent du prof devant son tableau blanc interactif
Qui « lorsque vous discutez sur le sexe des anges, veut qu’on le sache et que tous les autres en profitent ! »

Imaginez …
Que nous diraient-ils ces murs, sur la façon dont l’un s’expose, et l’autre enseigne ?
Sur la façon dont vous écoutez ?
Sur la façon dont vous apprenez ?
Sur la façon dont nous sommes,
Sur la façon dont nous existons dans ces espaces académiques de formation ?

Imaginez …
Que nous diraient-ils de notre entrée en salle,
De notre place,
De notre regard fixe, le tableau, l’écran, le prof ?
Que nous diraient-ils de ces gestes
– toujours les mêmes depuis des lustres –
Que nous diraient-ils de ces espaces qui dictent ces gestes
– toujours les mêmes, depuis des lustres –
Ces gestes consacrés à l’enseignement, à l’apprentissage ?
Que nous diraient-ils des traces que ces espaces laissent en nous ?

Imaginez …

Doctorante : Hè ! Le Mur !

Le mur : Oui ?

Doctorante : M’sieur Le Mur, Et bien moi, je comprends pas comment on peut encore enseigner comme ça. L’amphi, c’est une camisole de force architecturale ! Un gradin avec des sièges fixes … Un prof sur son estrade qui lit son PowerPoint devant des silhouettes qui prennent des notes en silence. C’est mort, cet amphi. C’est un tombeau.

Le mur : Un tombeau ? Plutôt… un cube, non ?

Doctorante : Un cube ?

Le mur : Oui, un cube, un cube pédagogique un espace fermé, orienté, organisé qui distribue la parole et le savoir dans une seule direction : du prof vers l’auditoire. Ça le rend visible, le cadre, le structure.
Tout est orienté frontalement !

Doctorante : Donc… l’amphi c’est une petite boîte ouverte, où l’on montre un fragment d’univers académique ?

Le mur : C’est ça ! On découpe un fragment dans l’univers de la discipline, du savoir avec son estrade, son tableau … On y met l’enseignant … et comme au théâtre, on ôte un côté de ce cube – celui qui fait face aux gradins – pour le livrer au regard.
Et comme tout cube, il contraint : le prof ne circule que sur une scène étroite, les étudiants restent fixés à leur siège, les gradins imposent un ordre, prédéterminent le jeu et les interactions. Ils donnent forme, visibilité, lisibilité. Ils ancrent l’attention.
Et pourtant l’univers d’un cours dépasse de loin ce qui est donné à voir ici concrètement. L’architecture ne montre qu’un noyau de cet univers.

Doctorante : Et les salles de TD ! Des boîtes aussi, toutes les mêmes, avec tables et chaises bien rangées ! On dirait qu’on a découpé dans l’univers de la connaissance de petits morceaux bien nets, bien carrés, pour les présenter de face à des spectateurs passifs.

Le mur : Le prof devant l’écran, la parole toujours hiérarchisée … Je sais … Certains TD sont des cubes oui … Mais si le prof fait un pas de côté, suscite un rire ou un silence attentif… Un travail de groupe … une dispute conceptuelle … un étudiant qui ose un geste ou une idée inattendue … Déjà les murs reculent et les tables et les chaises se déplacent ! Le centre n’est plus le tableau, l’écran, mais le groupe vivant ! Si la parole circule et que l’écoute se tisse dans plusieurs directions, si ça commence à envelopper … Alors nous glissons, doucement… vers la sphère pédagogique.

Doctorante : C’est plus vivant ! Plus horizontal !

Le mur : Plus irradiant surtout ! La sphère, c’est lorsque l’apprentissage part d’un centre dynamique – collectif – et s’étend dans toutes les directions.
Pas de scène, pas de salle au sens classique : pas d’autorité verticale, mais un guide. Le plateau devient libre, le milieu vivant, c’est un enveloppement commun, où les rôles s’échangent, les outils se réinventent pour co-construire l’univers de savoir.

Doctorante : Alors… il faut abolir le cube. Détruire les amphis !

Le mur : Il ne s’agit pas de détruire mais que dialoguent la structure – le cube qui pose un cadre, donne d’abord forme, et la vie – la sphère qui déborde, enveloppe, embrase ! L’un et l’autre sont légitimes, féconds, nécessaires ! Le meilleur espace académique, c’est celui qui part du cube… pour le faire éclater en sphère.

Doctorante : C’est pas le dispositif qui fait tout alors, mais le mouvement qu’on imprime dedans ?

Le mur : C’est ça ! Ce n’est pas l’architecture qui décide, mais l’acte. Même un amphi peut devenir sphérique ! … si la parole y circule, si le prof s’adresse non pas à des rangées occupées, mais à des consciences agissantes …si les murs deviennent porosité, si le cube devient écrin pour une communauté d’apprentissage.

Doctorante : Apprendre ensemble. Habiter le même monde. Mais pour ça, il faut oser… transfigurer la salle … Et commencer par faire descendre le prof de la scène !

Le mur : ou mieux : faire monter les étudiants sur scène. Et ensemble, on dilate l’espace de la transmission… en un espace de co-présence vibrante … et pour ça, on a besoin de l’architecture du cube, et de la magie de la sphère, où chacun participe de cette éducation démocratique en étant actif – en y prenant part – et pas seulement en faisant partie du « cercle » – en collaborant pour que vive « le commun », la raison « d’être » du cours ; en y contribuant en s’engageant « dans ce commun » et en partant de cette expérience individuelle consistant à prendre part à cette représentation qu’est le cours, voir ses connaissances bénéficier de l’apport des autres, du collectif

Je suis Andrés Merchán González, doctorant en 2ème année à l’université de Tours au sein du laboratoire Éducation Éthique Santé sous la direction bienveillante de Sébastien Pesce.

En filant la métaphore théâtrale tout au long de ma thèse,

En filant la métaphore théâtrale tout au long de ma thèse,

J’invite à considérer les espaces académiques de formation … que sont les amphi, salle de cours, ateliers non pas comme de simples contenants neutres, non pas comme de simples décors pour les activités pédagogiques, mais comme des scènes vivantes où se jouent des rôles, où circulent des savoirs, où s’exercent des pouvoirs,

J’invite les formateurs du Centre de Formation d’Apprentis de Joué-lès-Tours, à les mettre en scène comme des lieux investis et « pratiqués », qui accueillent des relations spécifiques ;

J’invite à réfléchir comment cette pratique conditionne leurs interactions avec les apprentis et les types de transformation qui peuvent s’y opérer.

J’invite à considérer les espaces que traversent les profs et les étudiants de l’université dans leur dimension performative qui ne reflète pas simplement des relations pédagogiques préexistantes mais qui les produisent activement.

J’invite les profs à s’interroger, au-delà du côté matériel des espaces qu’ils investissent, leurs cadres de références, leurs fondements pédagogiques, leurs relations de pouvoir, potentiellement transformés à mesure que les amphis, les salles de cours font l’objet de nouvelles pratiques, de nouvelles scénographies de leur part.

J’invite surtout, par la mise en scène des espaces académiques de formation à penser la praxis, la politique de l’agir formateur.

Par Andrés Merchán González

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