
V : Non mais vous les jeunes, je trouve que c’est difficile de vous comprendre.
J : Hein ? Comment ça ?
V : Bah tu comprends, vous faites des fautes de grammaire, vous utilisez pas les mots correctement… enfin tout ça quoi, tu comprends.
J : N’importe quoi ! Perso je nous trouve plutôt clair.
V : En tout cas à mon époque, chaque mot avait du sens tu comprends, on mettait pas de “en fait” ou de “genre” à chaque phrase. C’était plus simple tu comprends.
J : C’est bien ironique de parler du sens des mots quand tu viens toi-même de dire “tu comprends” quatre fois en deux phrases quand même…
V : Non mais ça, ça n’a rien à voir !
A : Euh je me permets d’intervenir, en fait si justement, ça a tout à voir. Ces mots que tu juges peut-être “parasites” dans le langage oral des jeunes et qui te paraissent inutiles sont en réalité super importants ! Et quand tu utilises “tu comprends”, ou peut-être “tu vois” ou “tu sais” dans d’autres contextes, c’est pareil.
V : Bof c’est pas tout à fait pareil et les jeunes en utilisent beaucoup trop tu vois… Ah ! Bon ok je viens de le dire, mais au moins “tu vois” c’est un vrai verbe avec un vrai sens !
J : Ok mais bon, on “voit” avec les yeux normalement et là tu nous montrais rien…
A : Bon, vous deux, calmez-vous un peu et laissez-moi vous éclairer sur ces questions de sens, de génération et de langage. Bonjour, je m’appelle Alec et je travaille sur une thèse en sciences du langage au laboratoire ligérien de linguistiques d’Orléans. Je vous propose aujourd’hui d’explorer ensemble ces petits mots qui vous semblent inutiles mais qui en disent finalement beaucoup : les marqueurs discursifs.
J : Hein ? Marqueurs de quoi ? Faut que tu nous expliques un peu plus là…
A : Marqueurs discursifs ! Pour te donner une idée, tu peux voir la structure du langage oral un peu comme une rue en ville. Quand je parle, il y a des informations importantes que je veux que mon interlocuteur retienne. Ces infos, comme l’objet d’une demande par exemple, ce sont les bâtiments de la rue, les éléments principaux, ou saillants. Ces informations importantes sont reliées par des relations syntaxiques. Je t’apprends rien, les relations sujet-verbe, verbe-complément etc…
Ces relations on peut les voir comme le trottoir de la rue qui relie les bâtiments les uns aux autres et qui crée le lien. Et enfin, dans le langage oral on retrouve nos marqueurs discursifs, nos “tu vois”, nos “en fait”, ou nos “tu comprends”. Ils sont là car parfois, on a besoin d’ajouter une autre dimension à notre discours, que les relations syntaxiques ne remplissent pas. Par exemple, si je fais une demande à quelqu’un, je peux vouloir attirer son attention sur un point en particulier dans ma demande, vérifier qu’il est sur la même longueur d’onde que moi, ou partager une explication complémentaire…
Toutes ces fonctions viennent s’ajouter au-delà des informations principales du discours par les marqueurs discursifs. Pour reprendre notre rue, les marqueurs discursifs sont comme des panneaux, moins saillants et moins importants que les bâtiments eux-mêmes, mais qui nous orientent et nous guident dans notre exploration de la rue, et donc notre interprétation du langage.
V : Bon… Ah maintenant que t’en parles c’est vrai qu’on en utilise plein ! Mais je pense toujours que les jeunes en utilisent plus de nos jours… et ils ont moins de sens maintenant qu’avant…
J : Ou alors tu n’arrives juste plus à suivre… De toute façon c’est pas comme si on pouvait remonter le temps pour vérifier.
A : Et bien détrompe-toi ! J’ai justement un outil incroyable, car écouter les gens parler dans le présent c’est bien, mais pouvoir comparer ça avec le passé c’est mieux. J’ai à ma disposition une véritable machine à remonter le temps, qui va nous permettre de revenir 40 ans en arrière.
Elle s’appelle ESLO, et grâce à elle, on verra bien si ces marqueurs discursifs ont changé de forme, de3 sens, ou s’ils sont plus présents aujourd’hui. Je vais vous expliquer un peu comment tout ça fonctionne. ESLO est en deux parties : La première nous permet d’écouter pas moins de 318 heures d’enregistrements oraux réalisés à Orléans par des chercheurs britanniques au début des années 70.
On a alors un vrai portrait sonore de la ville de cette époque, avec une représentation équilibrée des différentes tranches d’âge ou encore des catégories socioprofessionnelles des habitants. Bien plus tard, autour de 2010, les chercheurs du laboratoire de linguistique d’Orléans ont pensé à créer une deuxième partie pour ESLO, en enregistrant à nouveau ses habitants, 40 ans après la première version. Cette deuxième partie, encore plus grande, rassemble 460 heures d’enregistrements, et nous permet alors de comparer les deux époques, et d’observer comment notre langue évolue avec le temps à l’oral.
Et moi, j’utilise cette belle invention pour ma thèse. J’analyse ces marqueurs, comment, par qui et pour quoi ils sont là. Grâce aux transcriptions de tous ces enregistrements, j’annote les propriétés de ces marqueurs et peux également quantifier leur utilisation.
J : Qu’est-ce qu’on attend alors; utilisons-la cette machine à remonter le temps !
A : Ok, on peut regarder les emplois du verbe “voir” par exemple, vu qu’on en parlait tout à l’heure ? Pour vérifier quel sens il pouvait prendre à l’époque ?
V : Oui oui, faisons ça.
A : Bon ici pas de surprise, elle utilise “vous voyez” dans son sens de perception visuelle, son sens le plus simple. Ce n’est pas une utilisation de marqueur discursif, puisqu’on a un lien avec un complément d’objet et que le sens est littéral, mais continuons un peu notre exploration…
A : Ah, déjà là c’est différent. Elle utilise “voyez” pour faire le lien entre l’âge et le fait de ne pas être jeune. On a ici une utilisation un peu déviée du sens du verbe. Plutôt que “voir”, il a ici plutôt le sens de “constater”. Il prend donc une nouvelle fonction de structuration du discours : créer un lien de cause-conséquence entre les idées et faire constater quelque chose à son interlocuteur. On passe ici dans le domaine des marqueurs discursifs.
J : Oh je vois oui, On peut encore en écouter un s’il-te-plaît ?
A : Ici c’est encore différent. L’utilisation de “vous voyez” parait dispensable, elle pourrait seulement dire “j’étais à l’école libre” sans placer “vous voyez” devant. Et pourtant, l’utiliser permet de partager une expérience personnelle avec notre interlocuteur, d’accompagner notre explication et de la mettre en valeur. On est encore plus loin du sens de base, et vous voyez (justement) que tous ces emplois coexistaient déjà à l’époque.
V : Ah d’accord c’est plus clair. Elle dit trois fois “vous voyez” mais les emplois sont complètement différents c’est vrai. C’est vraiment pratique ce ESLO. Mais comment tu expliques ces différences de sens ? Ça n’a pas pu apparaître d’un coup ?
A : Effectivement, malheureusement ESLO ne nous permet pas de remonter plus loin et d’écouter la manière dont les gens parlaient à une époque encore antérieure. Mais des chercheurs se penchent dessus et ils étudient la présence des marqueurs discursifs dans des textes écrits.
Alors, ces textes, faut qu’ils ressemblent à de l’oral, sinon peu de chance de trouver des marqueurs discursifs. Mais tu vois, dans le théâtre par exemple, ou les dialogues de fiction, on en retrouve beaucoup de ces marqueurs. Et ce, depuis le Moyen-Age, donc c’est vraiment pas un phénomène récent. Et comme tu l’as dit, tous les sens ne sont pas arrivés d’un coup. C’est même mon but finalement, de retracer ces changements de sens. En fait, ça a été plutôt graduel. Forcément, le sens premier de “voir” reste celui de la perception visuelle.
Puis, par analogie, le sens se décline un peu, et devient quasi synonyme de “constater” ou “comprendre”. A partir de ce nouveau sens, de nouveaux se créent encore…. et de fil en aiguille, on s’éloigne du sens originel. Et d’ailleurs, je prends l’exemple de “voir”, mais plein d’autres verbes sont à l’origine de marqueurs discursifs. On a aussi “savoir” avec “t’sais”, “comprendre” comme on l’a vu au début, “écoute” “regarde”, ou même “penser” avec “penses-tu”…
Bref, tous ces verbes faisant référence à des processus de perception ou de cognition sont propices à l’émergence de marqueurs discursifs dans l’interaction.
J : Ça fait vraiment super longtemps alors ! Mais dans ce cas, est-ce que ESLO est vraiment intéressant ? Si ça existe depuis le Moyen-Age, c’est pas en 40 ans qu’il va se passer grand chose.
V : Ah je suis pas linguiste, mais je t’assure que vous les jeunes vous parlez pas comme nous.
A : C’est vrai ça, je t’assure que même en 40 ans on voit tout un tas de différences. Des différences au niveau de la fréquence de certains marqueurs discursifs par exemple. Tenez, je vais vous révéler quelques trouvailles qu’ESLO m’a permis de faire. Déjà, pour les verbes que j’ai cité il y a un instant, les fréquences d’utilisation sont très différentes. “Comprendre” est beaucoup plus présent dans les années 70, et a quasi disparu en tant que marqueur discursif dans la 2e partie d’ESLO.
“Voir” et “Savoir” sont plus stables, présents dans les deux époques, mais leur utilisation a aussi un peu diminué. Cette diminution, ça ne veut pas dire que les jeunes n’utilisent plus de marqueurs discursifs, mais simplement qu’ils en utilisent d’autres. On peut citer “imaginer” par exemple.
Dans la partie de 2010, on retrouve des emplois de “t’imagines” alors que cette forme était totalement absente dans la partie plus ancienne. La manière de former ces marqueurs a changé aussi. Dans les années 70, on inversait souvent le pronom et le verbe. Ça donnait par exemple “vois-tu” au lieu de “tu vois”, et ça ça ne se fait plus vraiment aujourd’hui. Et ce sont loin d’être les seules différences !
J : Bon d’accord, j’avais pas connaissance de tout ça, je vois bien que c’est plus complexe que ce que je pensais… De toute façon on parle une langue vivante donc forcément, elle évolue en permanence.
A : C’est ça ! J’ai pu vous partager qu’un minime aperçu de l’évolution de la langue, mais si ça vous intéresse, la superbe machine à remonter le temps qu’est ESLO est en grande partie en libre accès, donc libre à vous d’aller explorer notre langue, que ce soit pour observer les marqueurs discursifs, ou tout autre curiosité linguistique que vous pourriez avoir.
V : Ah bah cool, je vais pouvoir réécouter de vieux amis !
A : Et pour info, je ne m’intéresse pas seulement aux différences de sens et de fonction dans le temps, mais aussi à la variation de la langue en fonction du contexte, de l’âge ou encore du milieu social des locuteurs. Enfin, ça suffit pour aujourd’hui, je tiens à remercier l’école doctorale.
Humanités et Langue, l’équipe du laboratoire de linguistique, en particulier ma direction de thèse : Lotfi Abouda et Marie Skrovec, pour me faire confiance sur ce projet de thèse, ainsi que les professionnels et mes collègues doctorants pour m’avoir accompagné dans la création de ce podcast. Et je vous remercie aussi vous, pour m’avoir écouté aujourd’hui. J’espère avoir réussi à vous montrer en partie la richesse de la langue orale, loin des règles de grammaire traditionnelles, et son aspect changeant et vivant. Alors, il y en a des choses à dire en 40 ans d’évolution, vous voyez !
Par Alec Martinois